Un tour stampassin

8° Fête de l’estampe
26 mai 2020
En France et en Europe

Chaque 26 mai, j’avais pris l’habitude de boucler un petit tour stampassin. Pour le préparer, j’imprimais le dépliant de la Fête de l’estampe de l’année où je cochais des étapes choisies tout en veillant à économiser mes trajets de l’une à l’autre. En ce 26 mai 2020, tout juste partiellement déconfit, dois-je aller affronter, sous le masque obligatoire, les miasmes viraux du métropolitain ou bien les foules printanières qui déambulent sur les trottoirs grands parisiens ? Choix cornélien. Étant d’un naturel très timoré face à ce méchant virus couronné, dont l’éradication reste encore à désirer, je décide prudemment d’effectuer, pour cette singulière fois, ce tour devant la vitre de mon ordinateur portable. Je délaisse donc la vieille machine que j’utilise quotidiennement pour un modèle plus récent qui en vrombit d’aise de tous ses processeurs et de sa gigantesque mémoire vive, ardeur cependant tempérée par mon réseau passablement cacochyme. Qu’importe. Installé confortablement devant la vitre de ce nouvel écran, je vogue en direction du site de la 8° Fête de l’estampe pour commencer ce périple virtuel au travers des événements inscrits pour cette édition 2020.

En ce quinzième jour d’après la levée partielle du confinement, malgré que je n’apprécie guère de contempler des estampes sous une vitre où elles perdent, là-dessous, leurs chaleureuses matières et leurs qualités intrinsèques, ce tour virtuel n’a pas que des inconvénients. Il présente aussi quelques vertus prophylactiques : je peux passer d’un département vert dans un département rouge sans risque de contamination, m’affranchir, allègrement sans crainte du pandore, de la limite régalienne des cent kilomètres qui contraint les déplacements de chacun, passer indemne par Épinal, berceau de l’imagerie populaire, visiter son vivant musée et, en voisin, lancer un petit coucou à la galerie associative « Cepagrap » de Saint-Dié des Vosges, sauter ensuite en Dordogne pour effeuiller les multiples papiers naturalistes de Charlotte Reine, marquer un arrêt en Haute-Loire sur les pointes sèches de Thierry Bois-Simon, atterrir dans le Var pour m’abriter du mistral derrières les paravents de Bernard Rémusat, siffloter de concert, à Nice, avec les curieux nichoirs accumulés par Alexandra Allard, traverser la Manche pour une cordiale et joyeuse visite dans l’atelier de Douvres en Angleterre, m’enfoncer dans les brumes de la mer du Nord, au port d’Ockholm en Allemagne, pour voir rugir les noires tailles d’épargne de Dimitar Diankov ou rêver sur les engrenages de la presse des quinze graveurs de la Tour de Trême-lès-Bulle en Suisse romande, tout cela grâce à la vélocité de cette plus puissante machine.

Xylophage de Noëlle Sivrière (Cl. Claude Bureau)

Afin de poursuivre ce voyage immobile, je bifurque aussi vers les événements de cette étrange fête qui sont dûment signalés comme virtuels pour cause d’annulation virale. Là, même avec cette machine du dernier cri, il ne faut pas se laisser surprendre par leurs aspects souvent hétéroclites et profus. Aspects très certainement dus à l’immense diversité des outils qui permettent de réduire à la moulinette la matière même de l’estampe en une myriade de petits pixels électroluminescents qui viennent nourrir mon insatiable écran. Noëlle Sivrière m’accueille alors avec la découverte de son estampe juste après son passage sous la presse ; ensuite, je vais chercher derrière une juxtaposition de ses écrans, comme si je dépiautais l’écorce d’un vieux chablis, les traces et les empreintes de ses xylophages. La galerie « L’empressée », spécialisée dans des éditions limitées, ouvre, spécialement pour cette fête, son catalogue de ventes à la pointe-séchiste Audrey Keller, à la lithographe Yseult YZ Digan et à la sérigraphe Fanny Perret, toutes très contemporaines.

Atelier « Imago » de Damien Schoëvaërt-Brossault (Cl. Claude Bureau)

Sur le réseau « You tube » du bien-aimé « Google », Damien Schoëvaërt-Brossault m’invite, dans son atelier « Imago » où règne un capharnaüm de bon aloi, à deux voyages avec cette lanterne magique. Le premier à Madagascar où ses petites tailles d’épargne, noires et blanches, magnifient la paisible répétition des gestes agricoles et l’animation de ses marchés ruraux. Le second au Japon, toujours en taille d’épargne, comme un hommage en bichromies noires et bleues, célèbre en quelques clins d’œil les traditions nippones.

Carolus (Carol Gertsch), lui aussi annulé, cumule plusieurs modes d’expression et enchaîne des variations sur la fameuse pomme de Magritte. Dans ses séries d’images, cette pomme n’est plus le fruit biblique de l’arbre de la connaissance mais bien plutôt le fruit que Pâris tendit à Aphrodite, symbole de tout ce qui s’ensuivit en matière de reproduction…

La première « Biennale internationale du carton gravé », annulée itou, partage son catalogue que je peux compulser page après page, que je peux arrêter et que je peux agrandir sur telle estampe parmi les soixante-trois créées sur le thème de la nature. Bien malin devant ces images celui, qui sans en être averti par avance, puisse dire que toutes ces estampes sont issues de matrices en carton. Estampes qu’on pourra détailler d’un regard attentif pendant la reprise de cette biennale prévue en octobre.

La presse de Joël Ramos (Cl. Claude Bureau)

Ensuite, j’abandonne la légèreté du carton pour les lourdes pierres de l’atelier « Les.Animal.s », terrassés eux aussi par le virus, où résiste la pédagogie lithographe de Joël Ramos et sa vénérable presse fabriquée en 1850. Enfin, après Marseille, verdoyante dans son département, je reviens dans la rouge région parisienne, à Chaville, où l’estampe toponyme me convie dans plusieurs mosaïques photographiques aux activités de son atelier.

À l’issue de ce petit tour virtuel mais néanmoins stampassin dans la Fête de l’estampe 2020, je gage que pour la neuvième, en 2021, je puisse briser cette vitre et passer de l’autre côté de ce miroir si froid pour, de nouveau sur le vif, pouvoir fêter et admirer l’estampe dans sa chaleureuse et odorante matière faite d’encre et de papier.

Claude Bureau

En-deçà

Exposition de Véronique Mir-Nezan
Manifestampe
5 rue Pierre Sémard
75009 Paris
22 février au 1er mars 2020

Je connais et apprécie l’œuvre de l’artiste plasticienne-peintre Véronique Mir-Nezan, qui fait figurer la matière au centre de toutes ses œuvres, réalisées sur des supports s’étendant de la fragilité du papier à la densité et à la dureté du métal. Profondément ancrée dans l’art contemporain, elle multiplie les recherches et les expériences picturales sur des gravures, lithographies, peintures, études sur métaux et tous matériaux qui sollicitent son imagination et ses compétences techniques.

Elle participe à de nombreuses expositions dans différents espaces, dont, entre autres, précédemment à l’Orangerie de la propriété Caillebotte, à Yerres, et maintenant du 22 février au 1er mars 2020 dans le cadre de Manifestampe – Fédération nationale de l’estampe, au 5 rue Pierre Sémard, à Paris.

Une vue générale de l’exposition. (Cl. Geneviève Boch)

Cette dernière exposition ayant pour titre « En-deçà » fait cette fois référence à une expérience personnelle et originale qu’elle raconte par l’intermédiaire de ses monotypes, créés en multipliant les techniques d’estampes à partir de gravures sur des matrices de consistances et de natures variées, et réalisés sur des papiers de types tout aussi diversifiés.

Elle a communiqué sur les réseaux sociaux pendant plus de deux ans avec un poète à la recherche d’échanges artistiques. Si nous partageons souvent avec Baudelaire le sentiment que les différents arts se répondent, leur dialogue permet à chaque artiste de porter un autre regard sur sa propre création et fait évoluer cette dernière vers des voies nouvelles. Cette exposition est née des échanges entre un poète fasciné par la beauté et la variété des galets ramassés dans sa région et une graveuse en recherche continuelle, qui, après avoir communiqué sur la toile de manière épistolaire, se sont rencontrés un été près de Hauterives, sur les chemins caillouteux du Facteur Cheval.

Une autre vue de l’exposition. (Cl. Geneviève Boch)

Elle nous présente des pierres fossiles glanées par le poète et associées à ses photographies révélant l’âme de sa région, et des zincs cabossés, des petites plaques métalliques gravées et des monotypes réalisés par Véronique Mir-Nezan, fruits de la correspondance atypique entre une artiste plasticienne- graveuse et un écrivain.

Geneviève Boch

Embarquement immédiat

« Embarquement immédiat »
Gravures de Francis Capdeboscq
Galerie l’Échiquier
16 rue de l’Échiquier
75010 Paris
27 février au 3 avril 2020

 

Les mondes enchantés dans lesquels les eaux-fortes savamment travaillées de Francis Capdeboscq nous entraînent brouillent tous nos repères. Commençons le voyage : à l’Embarcadère nimbé d’une lumière blanche qui rend les noirs de l’aquatinte encore plus profonds, et presque inquiétants, tout semble d’un calme magnifique. De sorte qu’une fois parvenu à la Lisière d’une forêt qui pleure, lavée de toute présence humaine à l’exception d’un couple sortant d’un arbre et d’un château fondu dans les nuages, on s’attend presque à voir surgir à l’aube de ce premier jour le lièvre de Rimbaud qui, « aussitôt que l’idée de Déluge se fut rassise… dit sa prière à l’arc-en-ciel… ».

« Bosch 500 », Francis Capdeboscq, aquatinte, eau-forte (Cl. Galerie l’Échiquier)

C’est bien à une fête païenne que nous sommes conviés, dans des grottes d’avant l’histoire qui grouillent d’animaux et de personnages réunis pour des cérémonies secrètes, ou des crèches où on Aime les bêtes. Francis Capdeboscq qui prend soin de nous donner quelques indices, Bosch, Dante, pour notre périple à l’intérieur de ces contrées habitées par les mythes et les récits bibliques, a un côté satanique et malicieux. Son Bethléem au titre inversé où une foule aussi nombreuse qu’en enfer se presse, juchée à même le toit, pour assister à l’événement, montre tous les protagonistes— de l’âne au bœuf en passant par de drôles de rois mages— sauf le principal…

Dans cet univers mis sens dessus-dessous par une imagination artistique qui mêle à l’envi les époques, les fables et les traditions, des saynettes ravissantes, sortes d’intermèdes, nous sont proposées, comme ces Jeunes voyageurs en tapis volant, ou ce charmant damoiseau vêtu de gris léger et tout droit sorti de la poésie courtoise : Je rêve de mains. Sans doute de mains virtuoses qui s’apprêtent à faire chanter les noirs et les blancs de nos songes les plus infernaux avec de douces morsures.

Laurence Paton

(avec l’aimable autorisation de la galerie de l’Échiquier)