Rédiger son propre catalogue raisonné

Le samedi 10 mars 2018, dans le cadre de son assemblée générale annuelle, Manifestampe a organisé une causerie-débat ouverte au public, intitulée « Rédiger son propre catalogue raisonné. »

Devant près d’une centaine de personnes, Maxime Préaud, ancien conservateur au Département des estampes de la Bibliothèque nationale de France, président honoraire de Manifestampe depuis 2016, a offert aux adhérents et au public venu en curieux un beau moment de partage.

La thématique, qui concerne d’abord les artistes, touche aussi les familles d’artistes, les historiens de l’art et ceux qui s’intéressent de près à l’estampe.

Dans un style direct teinté de beaucoup d’humour, Maxime Préaud a expliqué la différence entre un inventaire, un catalogue d’exposition et un catalogue raisonné. Il a invité les artistes à prendre de bonnes habitudes, noter et recueillir tout ce qui se rapporte à la création de leur œuvre au fil du temps.

L’assistance a manifestement beaucoup apprécié les conseils apportés et l’a sollicité de plusieurs questions. Elles ont donné lieu à des réponses utiles et précises, pimentées de jeux de mots et de traits d’humour auquel le public s’est lui-même volontiers prêté sur ce sujet bien sérieux.

Texte de la causerie-débat de Maxime Préaud

Rédiger son propre catalogue raisonné est comme écrire son journal d’artiste, mettre un peu d’ordre et de raison dans ses activités artistiques, préparer l’enrichissement de ses futurs souvenirs.

Le catalogue raisonné peut en partie se définir par ce qu’il n’est pas. Il n’est pas une simple liste comme celle des courses que l’on fait au marché. Il n’est pas l’inventaire d’une collection, donc limité à cette réunion de documents et à l’espace qui la contient, encore que cet inventaire puisse être fait avec raison. Il n’est pas non plus un inventaire dressé par un notaire après un décès, décrivant les objets au fur et à mesure de leur apparition. Il n’est pas un catalogue qui se contenterait de brèves descriptions cliniques, même accompagnées d’images comme le Liber veritatis de Claude Lorrain.

Il n’est pas non plus un catalogue d’exposition, où sont sélectionnées dans un but particulier un certain nombre d’œuvres, lesquelles sont ou devraient être accompagnées d’un commentaire, lequel serait sûrement plus intelligent s’il existait un catalogue raisonné des œuvres considérées.

Le catalogue raisonné est plus que tout ce que je viens de décrire à la fois. Il est une accumulation où se mêlent les informations techniques et précises sur les œuvres et leur fabrication avec les sentiments et les faits à l’origine de leur création : les lieux, les histoires entendues, les conversations, les textes qui les ont inspirées, aussi bien que les premières pensées, les dessins préparatoires, les photographies, les coupures de journaux, les travaux des autres. Puis la description des différentes opérations qui ont mené à l’œuvre, les épreuves d’état, les épreuves d’essai, le tout réuni estampe par estampe en un dossier semblable au dossier d’une affaire criminelle. Et toutes ces informations sont classées de façon à s’insérer rationnellement dans un ensemble organisé.

Maxime Préaud pendant son intervention
(Cl. Marianne Durand-Lacaze)

Certains pensent et même disent : « Moi, ce qui m’intéresse c’est le moment présent, la création d’aujourd’hui, du passé faisons table rase, hier n’a pas d’importance », et c’est vrai peut-être, jusqu’au moment où, un peu plus âgé, un peu trop actif, on commence à mélanger les souvenirs et ne plus être capable de répondre de façon précise à certaines questions.

Certains sont trop modestes pour croire mériter un catalogue personnel. Mais en l’occurrence il ne s’agit pas de mérite ni de gloire, mais de méditation sur sa propre existence.

Certains, et c’est peut-être la catégorie la plus nombreuse, sont simplement négligents : ils ne rangent rien, ne classent rien, ne retrouvent rien, comme si les œuvres auxquelles ils consacrent pourtant une bonne partie de leur existence, de l’énergie, et de l’argent (car on ne s’enrichit pas toujours en gravant) n’avaient finalement aucune importance à leurs propres yeux. Je trouve que c’est une insulte à la vie et à l’art.

Il est vrai qu’on s’imagine souvent, lorsqu’on est jeune, qu’on se souviendra de tout. L’expérience montre que ce n’est jamais vrai.

Et il faut en plus penser à sa femme ou à son mari, à ses enfants, à ses amis. Même un vieux célibataire grincheux peut avoir un ou quelques amis. Que vont-ils faire de cette pagaille que vous envisagez de laisser derrière vous ? Alors qu’un bon catalogue leur faciliterait la tâche, s’ils voulaient garder quelque mémoire de vous.

*

Rédiger le catalogue raisonné de l’œuvre de quelqu’un d’autre relève de la même logique et demande la même organisation. La grosse différence est que la source première des informations, c’est-à-dire l’artiste, est absente, et qu’il faut reconstituer l’ordre et l’organisation de la partie laborieuse de son existence. L’exercice commence par une description minutieuse de chaque estampe, et se continue par une recherche dans les fonds d’archives, familiales quand il s’agit d’un être proche (courrier, photographies, coupures de presse, cartons d’invitations, etc.) ou publiques (archives notariales, collections diverses, sources imprimées de diverses natures) s’il s’agit d’un artiste plus ancien.

Vous souhaitez aller plus loin sur le sujet ?
Pour comprendre à plusieurs comment « Mettre un peu d’ordre dans ce qui peut apparaître comme un désordre ? » aux yeux de l’artiste et de ses proches, Maxime Préaud organise des master-classes sur ce sujet, au siège de Manifestampe
(cliquez sur ce lien pour connaître les modalités d’inscription).

Marianne Durand-Lacaze