Atelier en Ré

Atelier Alain Cazalis, porte ouverte
Fête de l’estampe, 26 mai 2017
23 rue des Gabarets
17410 Saint-Martin de Ré

Pour la première fois, Alain Cazalis a inscrit l’ouverture de son atelier de Saint-Martin de Ré à la 5° Fête de l’estampe. Il fallait donc s’y rendre. Portail franchi, une cour typiquement rétaise et pavée accueille les visiteurs avec ses fleurs, sa treille de vigne, son bosquet de bambou bruissant, ses carrousels d’images imprimées disposés ici et là, et, curieux véhicules de sorcière, divers balais peints tout en rouge. L’estampe est ici à l’honneur. Elle l’est aussi mais d’une autre manière dans son atelier parisien dont on trouvera la description sous la plume de Maxime Préaud dans les « Nouvelles de l’estampe » de juillet 2017.

Le graveur et la mer

Il existe bien sûr des différences entre les deux ateliers. Ici en Ré, une lumière particulièrement éclatante et transparente est reine. Dehors ou dedans, nul ne peut y échapper. En outre, l’atelier de Ré jouit du voisinage d’un prestigieux devancier. En effet, à deux pas, le ci-devant Hôtel de Clerjotte, devenu le très contemporain musée Ernest Cognacq, abrite, dans sa collection permanente, les deux commandes passées à Jacques Callot par Louis XIII pour magnifier « Le siège de la Rochelle » et « Le siège de l’île de Ré ». Ce dernier siège, composé comme le premier de plusieurs estampes assemblées et collées ensemble, peut aussi être admiré, sans bourse délier et à loisir, un peu plus loin sur l’île, grâce à la donation d’une Néerlandaise amateur d’estampes et amoureuse de l’île, à la médiathèque de la Pléiade de Sainte-Marie de Ré. Ces proximités ne sont par fortuites car il existe, entre ces deux graveurs que plusieurs siècles séparent, non seulement un voisinage géographique et rétrospectif mais aussi une certaine parenté imaginative dans leur traitement des rapports entre l’humanité et la mer.

En regardant de très près les deux œuvres de Jacques Callot, on peut détailler sur le panorama des planches, à côté et entre les vaisseaux de ligne, une multitude de minuscules embarcations, barques, canotes, chaloupes, doris, etc. qui affrontent dans tous les sens les flots, les boulets de canon et les balles des mousquets. Toutes flottilles barrées ou ramées par des équipages tout aussi minuscules. Or, depuis quelques années, Alain Cazalis peuple ses planches gravées d’étranges et incongrus esquifs à la flottabilité totalement improbable, sortes de caisses à savon des mers, frêles et fragiles, qui sont manœuvrés, à la va que le vent te pousse, par d’imaginaires personnages masculins et féminins. Tous ces équipages solitaires tentent avec courage et obstination, isolés sur leurs dérisoires embarcations, d’atteindre les rivages de portulans où ne figure aucun havre de paix, comme on peut le voir sur son autoportrait tamponné reproduit ici.


Autoportrait tamponné (Cl. Alain Cazalis)

Le chasseur du fantastique

Passé le seuil de l’atelier, vaste remise de plain-pied, les visiteurs continuent d’être baignés dans une apaisante et claire luminosité naturelle. Ici, demeurent présents des objets épars, signes du tropisme d’Alain Cazalis vers la mer, ses vicissitudes et les outrages qu’elle supporte de la part des hommes qui veulent conquérir l’au-delà des horizons qui la bordent. Les fortes pièces de charpente de l’atelier, qui soutiennent la toiture et la verrière, s’ornent ainsi de toutes sortes d’outils maritimes et de maquettes de bateau. Un filin, tendu en diagonale dans la moitié de la pièce, permet de faire sécher des tirages récents qui, telle une voilure, pavoisent au-dessus de la grande presse Polymétal endormie. Tout à la queue leu leu sur ce fil suspendues, de curieuses silhouettes, imprimées en noir et bleu à partir de matrices découpées dans des canettes usagées mariées avec des platines en laiton d’antiques horloges, s’étonnent avec les visiteurs de se voir placées si haut.

L’inventivité d’Alain Cazalis ne se limite pas à ces manipulations créatives. « Il faut bien s’amuser », dit-il très sérieusement. Au programme de ce jour de fête est inscrite la poursuite de sa série d’animaux fantastiques en taille d’épargne xylographiée : « Taureau tatoué » et « Face de bouc », dont une douzaine de tirages sèchent encore sur le filin.

Toujours pédagogue, il explique le pourquoi et le comment. À partir de deux de ses dessins, à l’encre de Chine et à la plume d’acier, il a fait graver par découpe au laser du médium afin d’obtenir l’exactitude vibrante de la plume sur le papier. En revanche, il a gravé manuellement à la gouge les deux planches couleur de ses deux dessins. Ces explications transmises, il invite les visiteurs au tirage d’un taureau tatoué.

L’impression, in vivo, des deux plaques nécessaires ne manque ni de piment ni de précision. Avec calme et sérénité, Alain Cazalis fixe, avec deux morceaux de ruban adhésif, une fine feuille de papier népalais sur des cales préparées à l’avance. Puis, il encre généreusement d’un beau bleu turquoise la première plaque qu’il dispose entre les cales. Avec un baren américain, une sorte de plantoir à bulbes muni d’un coussinet en nylon, il applique la feuille de papier sur l’encre fraîche. Il précise ensuite par transparence, là où il le désire, avec la pointe d’un plioir qu’il frotte sur le papier, le fond de ce taureau. Il lève enfin non le voile mais le papier sans le bousculer, ôte des cales la première matrice, encre la deuxième avec un bleu outremer profond et répète délicatement les premières opérations déjà décrites. Après avoir enlevé les deux morceaux de ruban adhésif, il présente alors aux regards des visiteurs le nouveau tirage de son « Taureau tatoué » en camaïeu de bleus.


Le maître dans son atelier en Ré (Cl. Claude Bureau)

Une surprise finale

Toutefois la visite ne saurait s’achever sans qu’il réserve à ses visiteurs une autre magnifique surprise. Posé sur le plateau de la presse, un carton à dessins vert attend les visiteurs. De quoi s’agit-il ? Il s’agit d’un prêt à lui confié par un des membres de la famille des Mahuzier, célèbre famille de globe-trotters conférenciers des années cinquante. Ce carton recèle toutes les épreuves d’état successives qui ont conduit à l’édition d’une estampe japonaise de la période Edo qui représente, sur un format oban, une geisha sous la neige. C’est à dire que les visiteurs admirent ainsi tous les tirages des dix-huit planches de chaque couleur, du noir à la plus claire, avec une épreuve de la couleur seule, puis une épreuve de l’estampe à son rang dans la succession des couleurs et ainsi de suite. Belle surprise en effet de pouvoir feuilleter, une à une, toutes les étapes de l’impression de cette image, surprise d’autant plus émouvante quand on connaît les liens qui unissent Alain Cazalis au Japon.

Gageons que notre hôte entrouvrira de nouveau le portail de son atelier en Ré, pour le plus grand plaisir des visiteurs, à l’occasion de toutes les prochaines fêtes de l’estampe.

Claude Bureau

Le frémissement de l’ombre

Galerie Argentine
6, rue Cimarosa, 75116 Paris
Du jeudi 22 juin au 6 juillet 2017
Du lundi au vendredi de 10 h à 13 h et de 14 h à 16 h

Pablo Flaiszman maîtrise parfaitement les subtilités de l’aquatinte, même sur d’assez grands formats, et ce qui est un piège pour beaucoup de graveurs est pour lui comme son élément naturel. Sur ses estampes aux sujets intimistes se manifestent, exaltées par le noir-et-blanc, des oppositions très vives entre sol y sombra, comme diraient les amateurs de corrida. Pablo étant d’origine argentine, il émouvrait plutôt les amateurs de tango. Lequel, on le sait, fait davantage pleurer que rire. Et il faut reconnaître que les estampes de Pablo ne poussent pas franchement à la rigolade, mais à une méditation quelque peu mélancolique dans la fraîcheur obscure de maisons de famille, où, comme l’écrit Bernadette Boustany, « les scènes de genre cohabitent avec des natures mortes. Une chaise, un fruit, un verre, saisis dans la banalité du quotidien, sont transcendés par une lumière subtile », qui « souligne finalement le frémissement de l’ombre ». Très belle exposition, parfaitement présentée.

Maxime Préaud

À plusieurs mains

Silex, première édition
Fête de l’estampe 26 mai 2017

Galerie Christian Collin
11 rue Rameau Paris IIe

Grâce à l’obligeance et à l’hospitalité de la galerie d’estampes anciennes Christian Collin, sise à deux pas du site Richelieu de la BnF, la très récente association Silex (pour Sérigraphie, intaglio, lithographie, estampe et xylographie) a présenté au public pendant la 5e Fête de l’estampe sa toute première édition d’estampes contemporaines. Fondée par deux jeunes historiennes de l’art, Anna Zachmann et Justine Rouillé, Silex s’est lancée dans cette aventure improbable d’une très originale manière.

En effet, si en musique les morceaux exécutés à plusieurs mains ne sont pas rares, en revanche dans le domaine de l’estampe ils sont plus exceptionnels. En se restreignant aux seuls XXe et XXIe siècles, ils sont peu nombreux. On pourrait évoquer l’œuvre à quatre mains produite par Hans Bellmer et Cécile Reims tant les secondes mains de la graveuse avaient su se couler dans le trait du dessinateur. Il s’agissait plutôt-là d’un duo où la seconde main s’effaçait derrière la première. Pour des morceaux où toutes les mains sont assignées au même rang, on pourrait noter deux entreprises plus récentes : celles des estampes franco-canadiennes, créées et gravées par des duos d’artistes résidant de chaque côté de l’Atlantique et qui ont été réunis par l’Atelier Presse Papier et Graver Maintenant afin de travailler en couple sur une même matrice pour “Coïncidences des contraires” et “Conïncidences et jeux de hasard” . L’association Silex, quant à elle, dans ce périlleux et aléatoire exercice, a choisi d’en augmenter très sérieusement les contraintes. En effet, elle a imposé des règles quasi ougrapiennes (adjectif dérivé d’Ouvroir de gravure potentielle) aux artistes participant à cette première édition projetée par les deux fondatrices. Il s’agissait en l’occurrence d’exécuter un opus à douze mains !

Dans l’antre d’Ougrapo

Le défi proposé était de taille, qu’on en juge : réunir dans un même atelier six candidats graveurs volontaires, qui a priori ne se connaissaient pas, qui, le même jour et en cinq heures d’horloge, devaient créer, graver et imprimer l’édition souhaitée par Silex ; faire intervenir, dans ce court laps temps imparti, sur chacune des six matrices prévues en linoléum, à tour de rôle, trois artistes différents ; imprimer, après chaque intervention d’un artiste graveur, une à deux épreuves d’état ; puis, les six matrices achevées, imprimer six exemplaires des six linogravures engendrées par ce cadavre exquis. Ouf ! Un exploit dans sa démesure minutée ! Inconscientes ou téméraires, six artistes trentenaires ont répondu à l’appel et se sont lancées dans l’aventure : Marguerite Bruchet, Paloma Main, Simone Montès, Hélène Bautista, Esther David et Inès Rousset.

Une singulière édition

En outre, dernier objectif que s’était fixé Silex : proposer au public des estampes numérotées et signées au prix tout à fait abordable de 20 € chaque tirage composant l’édition afin de bien en souligner le caractère multiple et singulier.

 
Un amateur d’estampes le 26 mai 2017
devant la galerie (Cl. Silex).

La totalité de l’édition, présentée dans la galerie et sur le trottoir qui la borde pendant la journée ensoleillée de la Fête de l’estampe 2017, comporte donc trente-six estampes issues des six matrices de linoléum de 42 x 30 cm et imprimées sur du papier Fabriano Rosa spina de 230g quart de jésus. Pour cette première exposition, elles étaient accompagnées par les linogravures finales et par les tirages de leurs états intermédiaires dont il faut souligner la parenté graphique malgré que toutes ces tailles d’épargne sont issues de la main de six artistes différentes.

Trois estampes semblent être les plus réussies dans leur progression créative. Celle commencée avec un personnage à chapeau claque, prestidigitateur ou croque-mort, qui fait apparaître un service à café et une roue symbole du temps qui passe et sur lesquels se lèvent une lune et un firmament d’étoiles. Celle, très sombre tout d’abord où se devine une sorte de crâne qui se précise peu à peu sous les traits plus affirmés d’un impatient dont le cerveau bouillonne de fantasmes érotiques. Celle d’un bestiaire fantastique où surgissent du noir quelques animaux indomptés qui s’agglutinent en troupeau pour s’éclaircir enfin dans une ménagerie plutôt bienveillante.


La ménagerie bienveillante (Cl. Silex).

Vers un nouveau défi

Une première tentative d’édition réussie par ces deux jeunes femmes qui ont osé ce coup de maître. Elles se sont promis de récidiver prochainement dans un autre Ougrapo. Alors, à un autre rendez-vous Silex : sérigraphie, intaglio, lithographie, estampe et xylographie, tout aussi accompli !

Pour contacter l’association Silex : silex.asso@gmail.com

Claude Bureau