Au fil de l’encre

Sixième triennale de gravure
Association animation culturel de Couzeix
10 au 25 novembre 2018
Centre culturel de Couzeix (87720)

L’affiche de l’exposition

Sous ce titre : “Au fil de l’encre”, a eu lieu à Couzeix, en Limousin,  une importante exposition consacrée aux soixante-dix années d’activité des Ateliers Moret.  Elle a illustré avec bonheur le rôle important du taille-doucier dans la chaîne des métiers dont use l’artiste pour réaliser son estampe. Dans la grande salle du centre culturel de Couzeix, une présentation aérée a offert aux visiteurs un vaste éventail de la diversité d’inspirations, de manières et de techniques que permet l’art de l’estampe. Elle a aussi démontré la qualité des tirages réalisés dont l’impression sait se plier aux desiderata, parfois très compliqués, de l’artiste graveur.

Une vue de l’exposition

Cerise sur le gâteau, l’Association animation culturelle de Couzeix a commandé pour cet événement une vidéo parfaitement réalisée qui explique dans le détail, souvent avec la truculence de Daniel Moret ou la réserve de Didier Manonviller, le métier de taille-doucier tel qu’il a été pratiqué dans cet atelier parisien pendant ces nombreuses années. Métier qui se poursuit aujourd’hui avec une jeune génération d’artisans passionnés qui prennent tour à tour la parole dans cette vidéo à visionner ci-dessous.

La video “Au fil de l’encre”

Claude Bureau

 

Entre arcs et accents… en mouvement

Galerie Fea-art
1 place du monument aux morts
30700 Saint-Quentin-la-Poterie
tous les jours de 10h30 à 12h30 et de 14h30 à 18h
fermé du 21 au 29 novembre 2018
site : https://www.facebook.com/feaartateliergalerie/

Artiste plasticienne aux talents multiples, Françoise Escale-Agnan dite “FEA”, expose ses œuvres au sein d’un tout nouveau lieu original à Saint-Quentin-La-Poterie, pittoresque village gardois, repaire de céramistes. Dès l’entrée de cette haute maison ancienne, l’espace est consacré à l’estampe ; on y découvre des eaux-fortes, imprimées en couleurs, desquelles une remarquable énergie émane. Gravissant les escaliers, on découvre avec plaisir, un exemplaire d’une estampe réalisée à Madrid : “Vague à l’âme”.

“Vague à l’âme” (Cl. Anne Paulus)

Le superbe espace supérieur, baigné de lumière, offre au visiteur un dialogue fécond entre de grandes huiles sur bois de l’artiste et ses dernières gravures ; cette double série éclatante danse entre arcs et accents.

Premier étage de la galerie (Cl. Anne Paulus)

La visite de la galerie se poursuit à la cave. Ce lieu est investi par de grandes et majestueuses sculptures mobiles en porcelaine dont les ombres circulaires flottantes trouvent un bel écho dans le profond puits originel abrité sous la maison…

Les arcs de la cave (Cl. Anne Paulus)

Ce ballet d’arcs projetés nous guide vers le dernier ensemble de sculptures. L’artiste, jouant à l’extrême de la finesse de la porcelaine, crée des ponts étonnants entre la sculpture et le papier dans de spectaculaires pièces figurant le mouvement de feuilles de papier. La galerie Fea abrite une oeuvre polymorphe et cohérente dont le fil rouge est le mouvement. « Pour moi le mouvement c’est la vie. En tout cas, c’est la mienne ! » reconnaît Françoise Escale-Agnan dans un grand geste embrassant l’espace…

Anne Paulus

Mise en lumière du clair-obscur.

“La gravure en clair-obscur – Cranach, Raphaël, Rubens,…”
18 octobre 2018 – 14 janvier 2019
Le Louvre – Rotonde Sully
99, rue de Rivoli
75001 Paris

Voici un voyage dans le passé de l’estampe, en ces premiers temps de la Renaissance où la gravure s’exprimait par le trait, – celui essentiellement de la taille d’épargne xylographique -, et essayait d’échapper à une représentation visuelle graphique et plate. Certes, la couleur, permettant de différencier les divers éléments de l’image, existait déjà. Elle était ajoutée manuellement par coloriage après impression. Une autre mise en couleur, celle de la gravure dite “en clair-obscur”, est l’objet, à la Rotonde Sully du Musée du Louvre, d’une superbe exposition réunie par la commissaire Séverine Lepape, à partir principalement des collections Edmond de Rothschild du musée, du département des estampes de la Bibliothèque nationale de France et de la Fondation Custodia. Près de 135 estampes illustrent la pratique de cette esthétique innovante qui fleurit en Europe des XVIe et XVIIe siècles et qui vise à rompre avec la rigueur du trait ou du dessin et transposé après gravure et encrage sur le papier, qu’il soit blanc ou teinté.

Domenico Beccafumi – “Apôtre saint Philippe” (BnF)
Gravures sur bois XVIe s.

à gauche : 3 pl. de teinte grise et noire – à droite : 3 pl. de teinte rouge et noire

Son principe est d’utiliser une matrice portant la gravure du tracé principal de la composition et les hachures éventuelles nécessaires au rendu – c’est la planche dite “de trait”, essentiellement en bois (taille d’épargne ou même, plus tardivement, taille-douce sur métal) -, et d’imprimer en superpositions successives une ou plusieurs matrices en bois portant chacune une couleur, – les planches dites “de teinte” -, en allant comme il se doit du plus clair au plus foncé. Dite “chiaroscuro” en Italie et en Angleterre, la gravure en clair-obscur sera souvent appelée ailleurs, dans les pays du Nord (Allemagne, France, Pays-Bas), “camaïeu”. Cette “manière” vise alors à apporter dans l’image du modelé, – tel un apport de lavis -, en jouant sur le rapport des ombres et des lumières, donc de la profondeur et du relief, ou parfois ajoutant une impression d’icône avec des ajouts d’argent ou d’or.

Une vue de l’exposition (Cl.Gérard Robin)

Les œuvres présentées ici sont éloquentes du procédé et de grande qualité.
Des panneaux explicatifs les accompagnent, pour évoquer la chronologie de son usage (de l’Allemagne à l’Italie, puis à la France et aux Pays-Bas) et mettre l’accent sur quelques grands maîtres concernés, peintres, dessinateurs et graveurs. À cela s’ajoutent les cartels accompagnant les œuvres, porteurs de la technique et d’une notice sur l’artiste ou l’estampe. La visite est un véritable parcours de plaisirs, dans des espaces amples et agréables, sous une lumière non agressive, qui respecte les conditions d’éclairage requises pour des œuvres anciennes, donc fragiles. Au final, une véritable révélation sur cet art que l’histoire évoquait peu jusqu’ici dans sa globalité.

Une autre vue de l’exposition (Cl. Gérard Robin)

On y trouve même des explications et des échantillons sur les encres fabriquées spécialement pour cette “manière” : noires, grises ou colorées.
Avec deux apports complémentaires : celui d’une présentation didactique des différentes étapes de la réalisation de la taille d’épargne en couleurs, avec planche de trait et planches de teinte, d’une “Vanité”, créée par Maxime Préaud, conservateur général honoraire au département des estampes de la BnF ; et celui de la projection d’un film documentaire, où le spécialiste de l’estampe ancienne avait été conseil : le “Diogène” de Ugo da Carpi, réalisé par Bertrand Renaudineau et Gérard-Emmanuel da Silva.

En parallèle à l’évocation de la gravure en clair-obscur, un autre espace intitulé “Techniques et gestes” permet de renforcer ses connaissances sur l’art pictural sur papier, dessin, pastel, miniature et, bien sûr, l’estampe. Sans oublier la fabrication de la forme à papier, génératrice des filigranes indicateurs d’origine (type, moulin). C’est, là encore, un ensemble passionnant, même pour un visiteur familier de ses domaines.

Un regret suite à cette évocation : cette importante manifestation semble, à ma connaissance, avoir été peu, – trop peu -, médiatisée, et c’est bien dommage ! Elle est remarquable et mérite absolument la visite.

Gérard Robin

Salon d’Automne 2018

Salon d’automne
25 au 28 octobre 2018
Avenue des Champs-Élysées
75008 Paris

François Cheng, de l’Académie française, commence ainsi l’éditorial du catalogue du Salon 2018 : « Salon d’Automne. Ce nom est proprement magique par sa sonorité… Il l’est également par l’image qu’il évoque. L’automne est bien la saison où la nature atteint sa plénitude de formes et de couleurs. »

Une comparaison qui lie, depuis 1903 – et cette année encore -, la 115e édition de cette grande manifestation située depuis quelques années sur les Champs Élysées, dans de grandes longères bâchées et toilées, et orchestrée par sa présidente, Sylvie Koechlin. Et, parmi les 850 artistes exposants qui alimentent les onze sections principales du salon, pas moins de 84 artistes “estampiers” étaient présents, auxquels s’ajoutaient ceux du livre d’artiste (soit un total d’amoureux de l’image gravée qui dépasse les 90).

Un espace réservé à l’estampe (Cl. Gérard Robin)

Les artistes de la section gravure se partagent cinq rubriques : burin et pointe sèche, eau-forte au trait et de teinte, manière noire, techniques mixtes et spécifiques, xylographie et linogravure.
Il n’y a pas la place ici pour les nommer tous, hors bien sûr, déjà, la sélectionnée du J.G.S A. 2017, le prix Jeune Gravure, initié en 1987 par le président de section Claude-Jean Darmon : María Chillón, adepte de la taille à l’outil, et qui dispose de ce fait d’un espace personnel d’exposition.

Espace Maria Chillón (Cl. Gérard Robin)

Pour avoir assisté et participé à l’accueil des artistes et à la mise en cimaises des œuvres, au préalable disposées en désordre au long des cloisons lors de leur réception, la transformation visuelle des lieux, après l’accrochage par l’équipe des bénévoles présents sous l’œil avisé du président, devient presque surprenante tant l’ensemble met en valeur les estampes de chaque exposant.
Car, si la gravure est un lieu à part dans une manifestation pluridisciplinaire d’arts plastiques, elle l’est non pas par sa seule singularité esthétique, mais surtout ici dans son organisation en cimaises, par la mise en place avisée des œuvres, avec la respiration nécessaire entre chacune, l’harmonie des relations graphiques, le respect d’une présentation d’ensemble des sept espaces dédiés à l’estampe. Et, cela, selon le choix judicieux du président, mais aussi émanant des avis des uns et des autres artistes participant à l’accrochage. Au final, agrémentée de quelques belles sculptures, c’est un bel espace, avec pour le public allant et venant dans la grande travée centrale une ambiance apaisante, à laquelle s’ajoutent un niveau et une diversité qui montrent une fois encore la vitalité de la gravure contemporaine.

Un autre espace de la section gravure (Cl. Gérard Robin)

À noter aussi, en fin de salon, l’attribution de diverses récompenses, comme le prix Taylor pour le grand bois gravé “Typhon”, de Nathalie Van de Walle ; le prix des Amis du Salon d’Automne pour la grande taille-douce en eau-forte et pointe sèche “Sous l’arbre” de Zafet Zec, et le prix Jean Anouilh, décerné par la fille du dramaturge, Colombe Anouilh d’Harcourt, à Sylvie Abélanet et ses eaux-fortes “Vallée de la Perplexité” et “Vallée de la Plénitude II”.

Points d’orgue de la manifestation, le samedi 27 octobre, plusieurs faits marquants : Celui d’une intéressante conférence-projection de Claude-Jean Darmon, axée sur l’estampe d’interprétation d’hier et d’aujourd’hui, dans laquelle il propose des remarques pertinentes et originales. Puis, celui de la projection du récent film de Bertrand Renaudineau et Gérard Emmanuel da Silva, – tiré de leur collection de documentaires : “Impressions fortes”, consacrés à des gravures allant du passé à la période actuelle. Le thème choisi ici évoquant la technique dite du “clair-obscur”, qui marque les débuts au XVe siècle de la gravure en couleurs en taille d’épargne, en s’articulant autour d’une estampe d’interprétation, “Diogène et le bipède sans plumes”, crée par l’Italien Ugo da Carpi d’après le Parmesan. Enfin, pour clore la soirée, celui de l’interprétation d’une sonate posthume de Franz Schubert, par l’excellent pianiste d’ascendance persane Nima Sarkechik. Un final brillant, beau complément en adéquation avec les propos du conférencier.

Gérard Robin

Portraits de famille

Galerie Schumm-Braunstein
9 rue de Montmorency
75003 Paris
14 septembre-20 octobre 2018

Certains connaissent beaucoup plus Éric Fourmestraux par ses estampes que par les autres domaines artistiques dont il use pour s’exprimer. Amoureux de la chose imprimée et passionné de typographie, il met souvent en scène l’estampe dans des ensembles multiformes particulièrement bien construit à dessein. Cette récente exposition personnelle : « Portraits de famille », le montre d’autant plus qu’il a su, ici, fendre l’armure de son graphisme impeccable et laisser poindre ses passions, ses douleurs, ses amours qui s’entremêlent au fil du temps et que cette mise en espace rend d’autant plus poignantes.

Dès l’entrée de la galerie, le fac-similé photographique de la monumentale cheminée du château du Plessis-Trévise donne le ton. Le visiteur n’entre pas là dans le badin. Deux, voire trois, visages le regardent. « Le troisième jour (à Philippe F.) », pointe sèche toute en tailles douces sur fond immaculé, expression pensive et quelque peu inquiète. L’un dans le médaillon mouluré du manteau de la cheminée ; l’autre en un puzzle qui s’éparpille sur le rideau de fer de l’âtre, rideau tombé définitivement sur la vie de son père dont la main droite protège son regard vers ceux qu’il a aimés.

En entrant (Cl. Éric Fourmestraux)

Presque face à face, entre l’entrée et la devanture, un grand portrait en pied, sa mère, lui répond : « Rester debout (à Françoise F. née Bégué) », pointe sèche gravée sur briques de lait déployées. Une évocation sensible et pudique de la volonté et du désespoir face au naufrage de la vieillesse et de la maladie.
Puis, sur la gauche, dans la lumière de la vitrine, vibre comme en contrepoint de cette vie cessante, le séduisant portrait aux crayons d’une pulpeuse repasseuse, Juliette, son amoureuse, qui semble vouloir lisser avec son fer le portrait d’une autre repasseuse qui a été roulée par le destin.

En respiration, une série d’estampes de petit format se proposent à la vue : des portraits à la pointe sèche qui associent à chacun un objet familier ou préféré, le tout siglé du point rouge d’Éric. Parmi eux, toujours, celui de Juliette accompagnée d’un flacon de parfum au ventre arrondi. D’autres œuvres, plus ou moins discrètes, disposées ça et là entre quelques antiques portraits de famille.

Au fond de la galerie, on s’arrête volontiers pour de nombreux instants devant l’étrange machinerie de Patrick Tresset qui frétille, trépidante et lancinante, face à un Éric Fourmestraux immobile et stoïque. L’automate, avec ses capteurs affolés et ses bras articulés, lui tire trois portraits-robots dont l’un a été reproduit, trait pour trait, par Éric.en trente estampes intitulées : « EF par Patrick Tresset ». La notion de portrait est ainsi mise en un abîme où un automate portraiture l’artiste qui reproduit manuellement le dessin mécanique du robot sur une estampe, tel un possible auto-portrait automatique de l’artiste et ainsi de suite…

En sortant (Cl. Éric Fourmestraux)

Enfin, au sortir de la galerie, ne pas rater, non la marche, mais en pivotant de 270° sur la droite, collée sur le mur extérieur de la galerie et offerte aux regards des passants, une frise en reprise des images imprimées par Éric Fourmestraux, frise où, avec le temps, tout passe, trépasse et s’efface.

Une exposition qu’il ne faut pas manquer même pendant le fric-frac de la Fiac.*

Claude Bureau

* Allusion à une autre œuvre présentée et accrochée à une patère : « é(f)ric et fiac », taille d’épargne et découpe, 74 exemplaires.

Noirs et Couleurs

“Noirs et couleurs”
La taille et le crayon
Fondation Taylor
1 rue La Bruyère 75009 Paris
4 au 27 octobre 2018

Ce mois d’octobre 2018, la Fondation Taylor à Paris se distingue et brille des couleurs d’artistes plasticiens notoires, tels les peintres, Esti Levy et Ljubomir Milinkov, et le sculpteur, Zheng Zhen Wei. Une belle découverte plurielle à faire, s’y ajoutant les noirs de l’une des grandes signatures de l’estampe : Nathalie Grall.

Nathalie Grall : “Le minois du minou”,
roulette électrique et burin sur chine appliqué (Cl. Gérard Robin)

Celle-ci offre au regard, sur les cimaises du rez-de-chaussée, un florilège de ses créations, des plus anciennes aux plus récentes, plus d’une trentaine de gravures, où excelle le burin, ici et là allié au diamant ou au berceau et au grattoir. De l’efflorescence de signes à des silhouettes élégantes et fluides, de “L’envolée de l’embellie” à “Le minois du minou”, tout un imaginaire sensible qui chaque fois enchante. Ainsi qu’elle l’écrit : « Être graveur, c’est pour moi un moyen de capter les signes fugitifs de la vie et de les transcrire sur le cuivre ». Une gravure originale, qui porte sa griffe quelle que soit la diversité graphique des créations, et où elle est sans doute plus peintre que dessinatrice. Car ne dit-on pas qu’elle aime porter son dessin, directement sur le cuivre, à l’aide du pinceau et de la gouache, pour ensuite figer la spontanéité à l’outil de taille ?

Kiyoshi Hasegawa : xylogravures (Cl. Gérard Robin)

Ensuite, dans l’atelier, au quatrième étage, “Noirs et couleurs” sont un autre grand rendez-vous à ne pas manquer, proposé par “La taille et le crayon” et concocté par son nouveau président, Carlos Lopez, et son équipe. Sous ce titre même, autour d’un hommage à Kiyoshi Hasegawa, – présent au travers d’un bronze sculpté par Georges-Louis Guérard en 1973 -, et dont on découvre des gravures inédites en taille d’épargne de la période 1913-1932, six invités sont à découvrir ou redécouvrir.

Vue partielle de l’exposition (Cl. Gérard Robin)

Ainsi : Baptiste Fompeyrine, auteur de belles images colorées qui mettent en scène, – comme lui-même l’écrit -, les figures et les mystères qui peuplent ses jardins de souvenirs.
Didier Hamey, dont la pointe sèche génère, au travers du plexiglas initial, des scènes oniriques et surréalistes, toutes empreintes de poésie, où souvent flirtent ou s’épousent l’animal et le végétal.
Dominique Neyrod, touchée par la nature dans ses rythmes, ses structures et ses teintes, des perceptions qu’elle exprime avec vigueur, telle la peintre qui sommeille en elle, au travers des eaux-fortes au trait et de teinte.
Sylvain Salomovitz, dont les tailles d’épargne sont un peu à l’image de ses aquarelles, denses et fortes, et dont il maîtrise l’impression tant à la presse qu’au frotton et même à la cuillère.
Raúl Villulas, également adepte de la taille d’épargne, celle du bois de fil dont il ne refuse pas les défauts de structure, pour accompagner ou renforcer des évocations de caractère, où l’élément humain croise parfois des oiseaux à l’apparence hitchcockienne.
Suo Yuan Wang, orfèvre de cœur, qui transcrit son imaginaire en taille-douce, par l’eau-forte au trait et de teinte, cela dans une expression dynamique indéfinissable, sublimée par le noir ou le gris des fonds, dans des compositions qui semblent des méditations, que l’on imagine culturellement inspirées des fondements d’espace et de temps qui composent notre univers.

Gérard Robin

Épreuves d’imprimeur

2 octobre au 25 novembre 2018
BnF François Mitterrand
rue Émile Durkheim
75012 Paris

Dans la bibliothèque François Mitterrand, cette exposition d’estampes, imprimées dans l’atelier ou le studio de Franck Bordas, se déroule le long de la galerie est, qui borde la verrière du jardin intérieur, dénommée « allée Julien Cain ». Entre ses pilastres, sur toute la longueur de celle-ci, sur de grands panneaux gris sont accrochées les épreuves en des présentations, consacrées à un artiste ou un thème, que souligne chaque fois un panneau explicatif illustré d’une photographie d’atelier.

L’estampe sait être très petite et intime, comme le timbre-poste, elle sait être aussi monumentale comme dans les compositions d’Albrecht Dürer dans « Le grand char triomphal de l’empereur Maximilien » ou dans les sièges de La Rochelle et le l’île de Ré de Jacques Callot. Ici, le visiteur est convié dans ce registre.du monumental où l’on peut déambuler et admirer ces estampes contemporaines avec le recul suffisant que permet la largeur de l’allée.

L’affiche de l’exposition

Multicolores, spectaculaires et lithographiques, le plus souvent, sont ces épreuves d’imprimeur que l’on peut entendre aux deux sens du mot épreuve : celui désignant le tirage imprimé réservé par l’artiste à l’imprimeur ou celui évoquant le défi lancé à l’imprimeur par les desiderata de l’artiste auquel, en bon artisan, il se doit de répondre. Épreuves réussies haut la main par Franck Bordas.

Sans éliminer les autres, faute de place, on peut citer  : le très classique « Red Shape » de James Brown, imprimé sur une vieille carte géographique dépliée. Les deux très grandes lithographies (160×120 cm) de Gilles Aillaud, deux pages blanches avec, sur l’une, une procession d’éléphants et, sur l’autre, un panorama de savane. Le gigantesque assemblage de Paul Cox : « Carte du temps perpétuel », 24 lithographies dans les couleurs primaires de la quadrichromie et bien d’autres estampes qu’il faut aller admirer de près ou de loin.

Contrairement à ce que laisse supposer la très documentée présentation de la commissaire, Cécile Pocheau-Lesteven, en fait assez peu, somme toute, d’estampes numériques mais une abondance surtout de lithographies avec, en outre, entre deux pilastres, les livres de la collection « Paquebot » surmontés d’un très bel assemblage de xylographies colorées, peuple les murs. On peut toutefois s’interroger sur la pertinence de certaines épreuves numériques présentes, comme celle de Pierre Buraglio : « Collioure en février 2015 », reprographies des pages d’un carnet de croquis ou les agrandissements photographiques de Tim Maguire : « Falling Snow III ».

Une vue de l’allée (Cl. Anne Mandorla)

En revanche, on ne peut que rester bouche bée de stupéfaction ou d’admiration devant la « fresque » numérique, pas moins de 7 mètres de long sur 2 mètres de hauteur, de Philippe Baudelocque : « Univers-Bibliothèque », cosmographie tracée en blanc sur fond noir d’une composition saisissante, commandée spécialement par la BnF.

Une exposition, donc, à ne pas manquer d’autant plus que l’accès en est libre et gratuit nonobstant le passage obligé au sas du contrôle de sécurité.

Claude Bureau

Un après-midi à Paris, de Mucha à Abeille…

Pour l’amateur d’estampes que je suis, ce 20 septembre fut marquant.

De Mucha

Alphonse Mucha
Musée du Luxembourg
75006 Paris
du 12 septembre 2018 au 27 janvier2019

La promenade commença au Musée du Luxembourg avec un parcours au fil de la vie d’Alphonse Mucha [1860-1939], cet artiste tchèque incomparable, prolifique et talentueux au possible, superbe dessinateur dont le style devint au début du XXe siècle synonyme de l’Art nouveau naissant. Concocté par le commissaire de l’exposition, Tomoko Sato, conservateur de la Fondation Mucha à Prague, on suit Mucha avec bonheur, au travers d’une belle scénographie, de sa bohème à Paris, où il rencontra Sarah Bernhardt, qui sera le sujet de sa première affiche lithographiée, – une création dont le style graphique bouleversera l’esthétisme de l’époque -. Et, on le découvrira : cosmopolite, mystique, patriote, artiste et philosophe. C’est là un portrait vraiment fascinant, illustré d’œuvres et de documents majeurs !

“Rêverie” [1897] – extrait
Alphonse Mucha
Lithographie

Et, de quitter le lieu, en particulier pour moi, – car il y a tant de choses à découvrir -, la tête pleine de lithographies où rayonne la femme, dans toute sa beauté et sa féminité. Du rêve à l’état pur…

à Abeille

Galerie Thomé
19 rue Mazarine
75006 Paris
du 20 septembre au 6 octobre 2018

Ensuite mes pas me conduisirent non loin, passée la place de l’Odéon, vers la rue Mazarine, avec en son milieu l’ouverture d’une nouvelle galerie : la Galerie Thomé, d’André et Bérengère Sinthomez. Pour l’inauguration, initiée avec le sculpteur et correspondant de l’Institut Gualtiero Busato, deux personnalités de l’art : le peintre Patrick Devreux et le sculpteur et académicien Claude Abeille, ce dernier y ajoutant… des gravures ! Si Claude Abeille présente des bronzes évocateurs sans doute de personnages en interrogation sur le réel, sous des formes aux élancements torturés et empreints d’une grande intériorisation, ses burins expriment picturalement une même force, évoquant dans leur état d’être ici “L’arpenteur”, là “Le professeur”, ou encore, ailleurs, un “Piano”. Une relation plastique symbiotique entre les trois et deux dimensions. Cette ouverture à la gravure, nouvelle dans l’esprit des galeristes, a trouvé un prolongement judicieux et remarquable dans l’invitation d’une troisième personnalité : Claude-Jean Darmon, correspondant de l’Institut, section gravure, et président de la gravure du Salon d’automne à Paris.

“L’Arpenteur”
Claude Abeille
Burin

Pour donner une vision très ouverte sur les “manières” de la gravure, Claude-Jean Darmon, orfèvre de la pointe sèche, – dont il tire élégamment une quintessence de vibrations subtiles -, s’était entouré de graveurs notoires, comme Yvonne Alexieff, avec ses évocations poétiques de la nature, mises en scène à l’eau-forte, au vernis mou, à l’aquatinte ou encore à la manière noire ; comme Carlos Lopez, nouveau président de l’association “La Taille et le Crayon”, et qui, à l’eau-forte et sur Chine collé, traduit de belles transpositions de visions perçues de la baie d’un train en marche ; comme le bosniaque Safet Zec, brossant à l’eau-forte ou au vernis mou, rehaussés à la pointe sèche, des mains expressives, faites pour le travail ou la prière.

“Deux mains”
Zafet Zec
Vernis mou et pointe-sèche

Sans oublier, pour lui, au sous-sol voûté, et voisinant avec les œuvres d’Abeille, une grande gravure intitulée “Etreinte”. Au final un ensemble de treize gravures de qualité, pour celles en cimaises, offertes au regard du public. Encore merci à Claude-Jean Darmon pour le choix judicieux. Et, il est prévisible que, pour ses prochaines expositions, André Sinthomez ne se privera pas de joindre aux arts plastiques des “estampiers”.

Gérard Robin

Six ans de gravure

Jullien-Clément
Rétropective de six ans de gravure
24 août – 4 septembre 2018
Orangerie du Sénat, Paris.

Située sur la partie ouest du jardin du Luxembourg s’ouvre l’Orangerie du Sénat commandée par la régente Marie de Médicis, alors veuve de Henri IV,  lors de l’érection du Palais du Luxembourg, aujourd’hui siège du Sénat. Plusieurs orangeries se succédèrent au fil du temps. Le bâtiment présent, qui date de 1839, abrite aujourd’hui chaque hiver, sous d’amples verrières, plus de 200 plantes exotiques. L’été, celles-ci retrouvant place dans le jardin, le lieu accueille des expositions temporaires d’art contemporain, une initiative datant du XVIIIe siècle. Aucune lumière artificielle à l’intérieur pour éclairer les œuvres, seule la lumière naturelle, animée par le passage des nuages devant le soleil, donne une clarté environnante homogène des plus agréables.

Cette année, parmi les exposants, se trouve un graveur notoire d’origine marseillaise, monté spécialement du Var où il réside, pour présenter une rétrospective de six ans de gravure.
C’est Jean-François Jullien, dit Jullien-Clément. Habituellement, je consacre ma plume à des expositions de groupe, je fais cette fois une exception. À vrai dire, lorsque l’on parcourt ici les cimaises, où près de 70 œuvres s’offrent au regard, on y fait, côtoyant un ou deux autoportraits, la rencontre de personnalités incroyables, dans la cohabitation et le choix faits : Pascal, Dante, Nostradamus, Kafka, Goya, Don Quichotte ; sans oublier quelques musiciens : Pavarotti, Berlioz, Bach, Beethoven, Mozart, et même John Lennon…

“Confrontation aux quatre autoportraits”
(pointe sèche sur plexiglas)

de Jullien-Clément (Cl. Gérard Robin)

Donc beaucoup de monde traversant l’intimité intellectuelle de l’artiste, qu’évoque une gravure foisonnante et flamboyante où se croisent plusieurs techniques, de la taille-douce à la taille d’épargne, en particulier l’eau-forte sur zinc ou sur cuivre, agrémentée d’aquatinte et de roulette ; la pointe-sèche sur plexiglas ; et quelques linogravures. Ces personnages accompagnent une évocation estampière d’une grande richesse de pensée, alchimie picturale complexe mêlant gravité, souvent, et humour, où l’artiste se dévoile.

Une vue de l’exposition (Cl. Gérard Robin)

Il faut dire que Jullien-Clément, autodidacte d’une gravure qu’il a découverte il y a peu, – conformément au titre de sa rétrospective -, avait été auparavant, durant une quinzaine d’années, sculpteur et fondeur d’art. Il semble que ces techniques, qu’il affectionnait, se révélèrent cependant réductrices face à la dimension de son imaginaire et aux messages critiques ou oniriques qu’il souhaitait partager… Il ne pouvait tout exprimer en trois dimensions. Et l’estampe bidimensionnelle, avec le geste libre de la pointe, lui ouvrait d’autres champs de création mentale, bien plus amples et ouverts. Cela avec une verve que je qualifierais “hugolienne”.
Une gravure dense, à découvrir et à lire.

Gérard Robin

OSP aime les artistes

OSP aime les artistes #01 : Jacques Leclercq-K
www.galerieosp.com
06 38 32 38 16
contact@galerieosp.com

Une nouvelle galerie en ligne, la Galerie OSP, spécialisée dans les œuvres sur papier, a lancé sur son site une série d’entretiens avec des artistes. Pour le premier opus, #01, elle propose de découvrir un passionné de gravure : Jacques Leclercq-K*.

Né en 1945, Jacques Leclercq-K. s’intéresse à la question du paysage depuis les années 1970. Son œuvre est protéiforme – land art, peinture, vidéo, installation, etc. – mais l’estampe est à ses yeux un domaine à part, d’une magnifique complexité : « Un continent s’est ouvert à moi, explique-t-il à propos de sa découverte de l’estampe. J’avais le continent “dessin” mais le continent “gravure”, c’est autre chose, c’est une pleine mer, c’est extrêmement riche. À cet égard, c’est dommage que la gravure soit considérée comme un art “mineur” parce que ses possibilités sont infinies. On peut pratiquement tout faire avec la gravure, c’est de l’alchimie. »

(Cl. Galerie OSP – Jacques Leclercq-K)

Sur le site de la Galerie OSP, l’interview de Jacques Leclercq-K. est accompagnée d’une sélection de 8 eaux-fortes et pointes-sèches, toutes des paysages imaginaires d’une grande beauté.

*L’interview est à retrouver dans la rubrique « Chronique », les œuvres sur la page d’accueil du site.

Nicolas Rolland