Intérieurs

Devorah Boxer
Exposition
14 novembre au 20 décembre 2019
Galerie l’Échiquie
16 rue de l’Échiquier
Paris 75010France
www.galerie-echiquier.com

Devorah Boxer
ou la magie du presse-purée

Il est certain que Devorah Boxer prête, voire donne aux objets quelque chose qu’ils n’ont pas : non seulement une présence autre, mais une beauté à laquelle le moins moche d’entre eux ne prétendait probablement pas. Il ne s’agit pas de ces objets sur l’âme desquels s’interroge le poète, monts, vallons, arbres ou chaumière au murs noircis, mais, dans la plupart des cas, d’outils vulgaires, d’instruments mécaniques ou d’ustensiles de cuisine plus ou moins décatis, dans lesquels toutefois l’ingéniosité humaine a su s’exprimer, qui ne connaît quasiment pas de limites. Devorah pourrait les haïr, car ils témoignent sans cesse de cette jalousie qui l’a saisie enfant, lorsque l’on a offert à son petit frère une pelleteuse miniature alors que – horresco referens – elle n’avait eu droit qu’à une dînette pour poupée !

“Tamis de maçon”, dessin, 32,5 x 37 cm (Cl. Galerie de l’Échiquier)

Au contraire, bonne fille, elle les accueille dans son atelier, cabossés ou non, infirmes ou non, généralement devenus inutiles. Elle les regarde, les manipule, les dispose dans l’ombre ou dans la lumière, repère leurs qualités plastiques. Puis elle fait leur portrait, de loin, de près, avec une empathie qui va au-delà de la simple amitié, dans un dessin fort qui leur redonne de la jeunesse, préparant parfois une gravure graphiquement plus complexe, aux noirs parfaitement maîtrisés, qui leur accorde l’éternité, ce qui les surprend sans doute comme cela nous épate. C’est magique. Magique, car tout d’un coup nous trouvons admirables, au hasard des rencontres, dans la rue ou ailleurs, un vieux chalumeau, un enjoliveur, des ressorts à boudin, les pignons d’un dérailleur, un cadenas pour touristes neuneus, un presse-purée, un taille-crayon, un ordinateur éventré, un panier à salade ou une minable trottinette. Il nous suffit de penser aux images de Devorah Boxer.

Maxime Préaud

Contrastes

« Contrastes »
Plurielles estampes édition 2
Exposition au siège de Manifestampe
5 rue Pierre Sémard
75009 Paris
5 au 17 novembre 2019
www.impressionsdencre.fr

Après une belle averse de grêle qui avait rendu les trottoirs parisiens provisoirement immaculés, la nuit hivernale commençait à poindre au-dessus de son ciel nettoyé. Les lumières des devantures faisaient luire toute cette humidité. La voûte du sombre pont de la rue de Bellefond, qui enjambe la rue Pierre Sémard, enfin franchie, sur la gauche du pilier, une lumière blanche perçait l’obscurité. « Entrée libre », proclamait un panonceau affiché sur la vitre. J’entrais librement et promenais mon regard sur les trois murs occupés par cette nouvelle exposition. Au même moment, sans trop prendre garde à mon intrusion, une vente se concluait entre l’artiste de permanence, Tatjana Labossiére, et un amateur d’estampe grec. Contraste entre l’hiver qui s’annonçait à l’extérieur et la chaleureuse lumière de cette exposition.

Vue du mur de droite (Cl. Claude Bureau)

L’idée de cet évènement était née lors d’un voyage aux Indes effectué en 2018 par une dizaine d’artistes du collectif « Impressions d’encre », association fondée par Myoung Nam Kim, professeur de gravure à l’école des Beaux-arts de Versailles. Son but était une exposition au musée Dakshina Chitra à Chennai (République indienne). Cet accrochage parisien prolonge donc cette pérégrination et, pour cette raison, il est sous-titré : « Plurielles estampes édition 2 », ici avec quatorze membres de cette association dont : Laurence Bourcier, Diane de Chamborant, Young Ran Cho, Kyungim Choi, Mary Faure, Carole Forges, Sandrine Grimaud, Catherine Lenoir et Francine Minvielle.

Le pluriel de son titre : « Contrastes » n’est pas usurpé tant l’accrochage, dont témoignent les clichés de cet écho, est fidèle à l’extrême diversité des expressions stampassines présentées. Contrastes aussi des formats, dont les dimensions passent de la carte à jouer, aux petits carrés au coup de planche de Léa Guechounow, puis, à la grande composition noire et blanche, mise en évidence sur le mur du fond, ou le grand kakemono de Hee Jung Jung qui déroule ses forêts aux lisières évanescentes.

Vue du mur du fond (Cl. Claude Bureau)

Contrastes encore entre les supports des estampes : tissus souples, papiers Japon, papiers traditionnels, papiers orientaux effilochés, papiers faits mains par l’artiste, tarlatanes blanches ou bien alourdies d’encres sombres. Contrastes enfin entre les manières : figuratives chez Catherine Schvartz ou bien végétales ou simplement minimalistes dans les grands aplats de Sandrine Grimaud ou, enfin, expressionnistes dans les interrogations métaphysiques de Nicole Parent.

Vue du mur de gauche (Cl. Claude Bureau)

Dommage pour ce bel ensemble que la documentation mise à la disposition du visiteur ait été trop souvent mutique en regard des questions qui m’assaillaient dans la contemplation de telle ou telle estampe. Contraste sans doute entre l’évidence de l’image et le mystère de sa fabrication.

Claude Bureau

Gravure & poésie

« La montée des eaux »
Exposition
du 11 au 19 octobre 2019
Tour Saint Barthélémy
rue Pernelle 17000 La Rochelle

« La montée des eaux », ces quatre mots forment une ascension virtuelle et pourtant prévisible d’une catastrophe annoncée et au-dessous, la pluie en traits obliques tombe sur une Arche de Noé solitaire et vide. La page-titre illustrée est sobre mais percutante, comme l’ensemble de cette exposition où alternent les linogravures de Jackie Groisard et les textes encadrés de Alain Richer. Quatre mains pour concevoir et réaliser cette exposition où Jackie Groisard et Alain Richer étaient les invités du Collectif quai de l’estampe dans la Tour St Barthélémy. Poésie et force du trait me viennent immédiatement à l’esprit tant pour l’un que pour l’autre de ces deux artistes qui se côtoient sur les panneaux de bois blanc disposés au cœur de ce clocher gothique du XV° siècle. À l’abri d’une réelle montée des eaux, dans cette tour solide plantée au centre de La Rochelle, le spectateur découvre avec attention et lenteur les images de l’un et les mots de l’autre, comme au temps où les pages d’un journal étaient affichées sur les murs de la ville.

L’entrée de l’exposition (Cl. Francine Minvielle)

Tout a commencé simplement quand Alain a proposé des textes à Jackie « on avait envie de refaire quelque chose ensemble ». Difficile de dire qui a véritablement initié le projet mais ces deux–là se connaissent depuis leur collaboration à l’exposition du collectif Gaspart17 « Paysages avec la mer, ou sans » chez Matlama à La Rochelle en octobre 2014. L’intérêt d’Alain Richer pour l’écologie date de la période où il travaillait dans une Chambre d’agriculture dans l’Eure (1973-1974) à la formation des agriculteurs normands. « J’avais un DEA en sociologie rurale et j’étais sensible à la société paysanne en transformation ». Il ajoute, pour illustrer concrètement son engagement « J’ai voté pour René Dumont, l’agronome bien connu, à la présidentielle de 1974 ». Il travaille ensuite avec le Parc national des Cévennes (1976) et réalise des études sur l’habitat rural (paysan et résidents secondaires). Il y aura aussi un petit passage, à la mode à l’époque, par une expérience de vie en communauté en Lozère où il participe à deux projets d’habitat en commun. Ceci ne durera pas bien longtemps et ses obligations familiales l’obligent à écourter cette voie pour s’engager à la recherche d’emploi et pour ce faire, à changer de région. En 1996 il publie « Les îles sont des rivages de sel » aux Éditions Océanes, un recueil de poèmes sur différentes îles (Ré, Oléron, Yeu), l’océan, les escales maritimes, La Rochelle… On y retrouve « Les heures de Noé » déjà le thème de la mer qui monte, et le déluge qui apparaît. « Et Noé, rescapé, élu, qui renomme les choses et la nature, revivifiées … » Et donc une « Ode à Noé » s’affiche, seule, sur un panneau blanc à l’entrée de l’exposition, message sombre de fin du monde annoncée : « Oh ton exil Noé ! A haut degré le flot de la tempête, revanche des pauvres par le nombre, et le mauvais usage du monde. Sur les parois éteintes de la fête, sur les famines de l’abeille, tu as fondé les funérailles du monde… » (extrait)

Sensible aux preuves évidentes du réchauffement climatique tout près de chez lui, comme la montée de eaux sur le pourtour de l’Atlantique, les inondations à la Rochelle, mais aussi à l’échelle de la planète, « tout ça m’a interrogé », il ajoute : « La montée des eaux n’est pas la seule cause de la dégradation de la vie sur terre, il y a aussi l’Homme, complètement négligent de son environnement et de sa cohabitation avec les animaux. Il y a aussi la société de consommation à outrance qui mène depuis longtemps dans le mur ». A long terme, Alain Richer est pessimiste quant à la survie de notre planète, mais optimiste en voyant la prise de conscience qui commence à émerger. Pourtant il ajoute, dubitatif, « la présence de l’homme sur terre est quand même assez dangereuse !».

Une des estampe de Jackie Groisard (Cl. Francine Minvielle)

Jackie, sur ce sujet, se défend d’être un acharné de l’écologie, mais il affirme son inquiétude devant les bouleversements de notre planète et sa rage devant l’insouciance et la négligence des hommes. « Je ne suis pas militant comme Alain, mais je suis sensible !» Pour cette collaboration en duo, Alain a soumis ses textes à Jackie, qui a « gambergé », comme il le dit, sur le thème de la montée des eaux. Ensuite, Jackie a inventé des scènes qui n’étaient pas dans les textes « il a eu lui aussi son autonomie » précise Alain qui ajoute « Jackie a fait une centaine de dessins préparatoires. J’en ai trié une trentaine, mais ensuite, il a été totalement libre de traiter le sujet comme il l’entendait ». Et Jackie de préciser, « quand je cherche une idée je gribouille énormément ». Pour lui ce ne sont pas vraiment des dessins préparatoires mais de véritables recherches. « C’est du spontané, pas fait pour être exposé. » Pourtant, certains le sont ici, des « gribouillages sur toutes sortes de papiers » qu’il avait sous la main. Mais avant de définir l’image qui sera retenue puis gravée « un trait vraiment posé, qui est prévu », il y a encore bien des étapes ! Travail de recomposition de l’image (découpages, recadrages), ou couleur du dessin par le biais de la photocopieuse, ou même de l’ordinateur « je suis aussi moderne ! Les techniques de maintenant on ne va pas s’en priver !» Sourire joueur de l’artiste devant mon étonnement.

Il n’était pas question, ni pour l’un ni pour l’autre d‘illustrer mais plutôt de s’inspirer du message ou de certains mots : une véritable fusion entre les deux partenaires. Alain parle d’ailleurs très bien du travail de son partenaire « Jackie a su décrire et graver, gravement et sans pitié, les errances d’un monde en fin de course qui fait semblant d’ignorer sa finitude. » En fait, auparavant, Jackie s’exprimait davantage en peinture qu’en gravure jusqu’à l’arrivée providentielle de cette grande presse qui occupe, depuis à peine deux ans, l’atelier du Collectif quai de l’estampe situé au rez- de- chaussée de la Tour St Barthélémy de La Rochelle. Son parcours atypique a débuté très jeune. Il est lauréat du Concours général de dessin en 1969 à l’âge de seize ans où son professeur le remarque et le guide dans ses premiers pas artistiques. Il expose pour la première fois à Laval avant d’aller faire ses études à l’école des Beaux-arts de Rennes, et d’y approfondir l’histoire de l’art à la Faculté des lettres. Il se forge ensuite une solide formation personnelle en faisant toutes sortes de métiers « du monde réel » ce qui va fortement influencer son inspiration artistique. Il y a aussi les maîtres comme Bacon et Picasso entre autres. S’il a abandonné ses peintures hyperréalistes, il lui reste la technique, la rigueur du dessin sans oublier de laisser transparaître l’émotion, surtout la sienne !

Une des matrices en linoléum
gravée parJackie Groisard (Cl. Francine Minvielle)

Alain Richer dit du travail de Jackie sur La montée des eaux que « c’est une œuvre très noire » (allusion à la fois à l’encre et à l’atmosphère) que Jackie Groisard « tire vers la couleur et qui prend la forme sans limite du dessin, marqué, volontaire en insistant sur les faits : l’insouciance des peuples oublieux de l’urgence ». Comme les représentations instantanées d’une bande dessinée, les linogravures en noir et blanc mais aussi en deux ou trois couleurs (soit brun soit vert) sont associées parfois à leur plaque-matrice pour une double lecture. La trame ainsi présentée s’inspire de l’histoire du déluge d’il y a plus de 4 000 ans et de Noé, patriarche biblique, dont l’arche doit sauver les hommes et les animaux en les abritant de la montée des eaux. Dans son œuvre en général et en particulier dans cette exposition il allie la rigueur de la composition à l’improvisation, le modelé à la touche libre. Son œuvre est une œuvre de combat contre le temps aussi bien en peinture qu’en gravure, contre lui-même et contre l’inconscience et la bêtise des hommes. « Je tente, à travers des images immédiatement lisibles, d’aller au-delà des apparences afin d’exprimer la révolte et l’espoir au sein d’un monde absurde ». Et pourtant le tragi-comique des situations n’est jamais bien loin, l’humour et l’amour de la vie sont constamment présents, son trait en atteste. Dans son texte de présentation sur « La montée des eaux » Alain Richer écrit ceci « En attendant le jour de l’écriture, ce chant nouveau après tant d’autres, un hymne, une ode à la gloire de nos pères, à la santé de nos fils…Chant de délivrance qui rassemble les mots et les images, les gravures pour une alliance provisoire…En attendant le jour construisons un monde qui ne bouge pas ! Oui. Et après, après ? » Après cette exposition, nous attendons tous un nouveau message fort, à quatre mains, chanté, lu et dessiné par vous deux, messieurs les artistes.

Francine Minvielle