Les artistes de demain ?

Cimaises 77 – 2019
“Les chants du signe”
Du 1er juin au 23 juin
Espace Culturel Victor Prudhomme
40 rue des Varennes
77460 Souppes-sur-Loing
culturel@ville-souppes.fr

Les artistes de demain ?

L’exposition “Les Chants du Signe » permet aux jeunes de se familiariser avec l’art de l’estampe à travers des ateliers pratiques. Cette exposition proposée par l’association Art puissance 7 Events, organisatrice des biennales Estamp’Art 77 et Cimaises 77, a accueilli, dans le cadre de la vingt-troisième édition du festival “Arts en Juin” de Souppes-sur-Loing et durant trois semaines, plusieurs groupes d’écoliers et de collégiens ainsi que des jeunes de la Maison familiale rurale d’éducation et d’orientation, soit près de 600 jeunes visiteurs.
« Ce sont peut-être les artistes de demain. En recevant les jeunes, nous tentons de planter des graines en espérant que pousseront et s’épanouiront les fleurs de belles créations artistiques. » confiait Gérard Robin, président de l’association qui, avec son épouse Maité, assuraient les visites commentées, assorties d’explications très pédagogiques et de démonstrations, suscitant même chez certains de l’émerveillement.

Visite d’une maternelle de petite section (Cl. Laredj Djebar)

S’ouvrir au plaisir du partage

Passionnés, Gérard et Maïté ont parlé de l’estampe, “un art du partage” se plaisent-ils à rappeler. Accueillir des scolaires est un vœu qu’ils réalisent à chaque salon, pour faire découvrir aux jeunes l’estampe, domaine d’expression picturale très riche et qui peut être un bon support de leur imaginaire en construction. Annie Villeflose, adjointe chargée de la culture, est satisfaite qu’une opportunité soit offerte aux enfants de découvrir la culture en général et cet art en particulier. Sans généraliser, les deux guides ont remarqué un certain manque de curiosité et de désir de découvrir, frein à l’échange auprès de quelques “grands”.

Visite d’une classe de sixième (Cl. Laredj Djebar)

Les images remplacent les mots

« C’est dommage, car ces jeunes seront les piliers de la société à venir. Les plus jeunes répondent facilement, et sont émerveillés par la “magie” d’une impression taille-douce, de l’image qui apparaît sur le papier », décrit Maïté. Cette année, les participants aux cours d’alphabétisation de l’association Ascension ont eux aussi profité de l’exposition. Une autre façon de s’intégrer, au-delà de la langue et des mots, par le biais des images, et de l’imaginaire.

Laredj Djebar

Les yeux fermés

Galerie Schumm-Braunstein
9 rue de Montmorency
75003 Paris
17 mai au 6 juillet 2019

Cette galerie s’efforce, dans ses expositions, de faire connaître au public les multiples aspects créatifs des artistes qu’elle promeut, dans le dessin, la peinture, la sculpture, l’estampe, l’édition et la vidéo. Toutefois, rédiger un “Vu… pour vous” sur “Les yeux fermés” peut sembler incongru, comme il reste paradoxal d’intituler de ce titre une présentation consacrée à des arts faisant essentiellement appel à la vision quoique la vidéo s’accompagne-t-elle souvent d’une piste sonore.

Pourtant, cette exposition, qui s’inscrit dans le cadre de la Fête de l’estampe 2019, est l’occasion de découvrir les autres talents d’artistes dont on connaît mieux par ailleurs leurs estampes qui s’inscrivent ainsi dans une démarche artistique plus globale. Évelyne Schumm-Braunstein, en bon passeur bienveillante vis à vis des visiteurs, donne sur chacun les lumières nécessaires pour suivre, les yeux fermés, les parcours que chacun des artistes présents propose.

Le carton d’invitation (Cl. Claude Bureau)

Par exemple, Éric Fourmestraux, qui s’est particulièrement pris au jeu de ce thème, dans une série de quatre estampes : “10/10“, “A comme acuité“, “Moitié-moitié” et “15-20“, narre, sous la forme d’un rébus, une mésaventure toute personnelle. Et, plus mystérieusement, dans deux boîtes à fromage “Mont d’or“, il a coulé, doré sur tranche, le moulage presque mortuaire de son visage  paupières closes ; tels de futurs lares portables avec leur couvercle ? Anne Paulus, dont on connaît la discrétion, a, elle, dissimulé sous d’épais rectangles de feutre écru, les matrices des ses deux estampes : “Shofukuji” et “Sannai Marayuma” dont on peut, sous cette couverture, suivre les creux et les reliefs épargnés les yeux clos. Chantalpetit allume derrière la devanture une sorte d’anémone de mer en verre dont les tentacules composées de doigts papillonnants font écho à une vidéo tintinnabulante. Enfin, Maria Chilloñ offre à la vente : “Then“, une boîte noire scellée à la cire où le couvercle de verre laisse apparaître un rouleau de papier japon de trois mètres de long sur dix-neuf centimètres de large dont on entraperçoit seulement une trentaine de centimètres ; le reste étant enroulé sur deux mandrins de bois de part et d’autre. Sur cette portion visible, un tendre et subtil dessin à la mine de plomb se déploie. Cette œuvre est à acheter les yeux fermés, car, seul l’acheteur pourra, s’il le désire, briser le sceau et admirer, peut-être, les deux cent soixante-dix centimètres du dessin celés à nos regards. Quelle tentation !

À visiter les yeux ouverts dans cette galerie jusqu’au 6 juillet 2019 ou à la soirée finale, le 4 juillet 2019 où seront captés, paraît-il, tous les regards.

Claude Bureau

Les graveures

AACBMR
Atelier Gabrielle
4 juillet – 4 août 2019
2 cours Jean Bart
83690 Salernes

La série des douze estampes de Christine Gendre-Bergère, intitulée « Les graveures », a été présentée dans de nombreux lieux (Atelier Grognard, Fondation Taylor, galerie de l’Échiquier, etc.) où elle a toujours suscité l’intérêt du public et son admiration.

Car, il s’agit-là d’une série qu’on peut qualifier de magistrale. En effet, avec l’invention de la photographie et l’évolution de tous ses avatars technologiques, dont le dernier en date est dit numérique, le portrait exécuté « à la main » est devenu une discipline rarement pratiquée. Aujourd’hui, le plus souvent la main sert à déclencher l’appareil qui saisit instantanément le portrait de Moije sur un arrière-fond touristique ou pittoresque ou bien souriant niaisement, oreille contre oreille, avec une célébrité du moment. Le « selfie », puisqu’il faut bien l’appeler par son nom, cliché par l’index ou par le pouce, se diffuse à profusion et à la vitesse de la lumière et envahit exponentiellement les mémoires de nos machines numériques en s’exonérant de tout médiateur. Grâce à ces machines manuellement portables, tout à chacun est appelé à céder à la tentation du « selfie » Moije, cet abîme narcissique contemporain.

Il s’agissait donc d’une singulière gageure que de vouloir s’engager dans cette série de portraits (et d’un auto-portrait), gravés « à la main », qui croquent, dans l’exercice de leur passion, une cohorte d’artistes et graveures choisies par Christine Gendre-Bergère. Ainsi, ce défi a été victorieusement relevé par la graveure, auteure de cette série, pour l’offrir à notre regard admiratif.

Pourtant, l’art du portrait est un art particulièrement difficile ou bien peu s’aventurent. Il faut, non seulement, traduire fidèlement l’enveloppe charnelle et visible du sujet, quel qu’en soit d’ailleurs son traitement graphique, en écarter les aléas de l’instantané photographique mais aussi laisser transparaître et deviner le caractère intime du sujet, sa psychologie voire ses joies ou ses douleurs. Il faut aussi, dans une époque qui en est chiche, du temps, de l’attention, de la patience et de la méditation. Avant l’ère de la photographie, la gravure y excellait : pour preuve, par exemple, les minuscules mais sidérants auto-portraits de Rembrandt. Sans flagornerie aucune, cette série s’inscrit dans cette tradition. En outre, elle s’est enrichie ici des caractéristiques originales du portrait féminin que nous a léguées l’art japonais de l’estampe sans que, toutefois, ces portraits en soient leur décalque servile.

Regardons donc avec respect, comme on le ferait pour ces femmes de l’Ukiyo-e, ces graveures portraiturées par Christine Gendre-Bergère. Trois planches, gravées à l’italienne et assemblées verticalement, campent ainsi chaque portrait en pied. Ici, pas de fond pittoresque ou touristique, le sujet jaillit de la plage de papier laissée vierge. Comme dans les images du monde flottant, quatre éléments saillent de la composition : la posture, les vêtements, les instruments de la passion graveuse et le visage, et, à chaque fois, ces éléments restent différents et essentiels du sujet. Tous sont traités avec le plus grand soin, posture, vêtements, outils et visage, dans la délicatesse du détail sans que jamais leur expression graphique ne penche vers le trompe-l’œil. Tous ces éléments sont suggérés mais tous sont particulièrement et harmonieusement présents. Alors, chaque estampe n’a plus rien à celer : tout y est dit.

Auto-portrait de Christine Gendre-Bergère (Cl. CGB)

Même si la graveure figurée ici vous est inconnue, ce portrait vous la rend familière. Vous la connaissez de toujours. Sans les citer toutes à comparaître, en voici quelques-unes : Christine Gendre-Bergère, perchée sur son haut tabouret, pétille son regard derrières ses lunettes et frise son sourire malin, sensible et ironique tout à la fois ; Claire Illouz se penche sur son ouvrage, interrogative, toute à sa méditation et à sa sagesse silencieuse ; Brigitte Kernaléguen s’avance enthousiaste, à la hussarde, en brandissant son burin ; Anne Paulus se protège rationnellement des émanations d’une matière rétive qui l’intrigue ; Devorah Boxer attend simplement, modestement avec son sourire hospitalier. Bref, toutes ces graveures sont bien vivantes devant vous, passionnées sur le pas de leur atelier, prêtes à vous faire partager la joie de graver qui les anime toutes.

Une série d’estampes, donc, à voir ou à revoir chaque fois que l’occasion s’en présente ou pour prolonger le plaisir de la visite, dans le secret d’une bibliothèque, ouvrir le livre d’artiste relié où Christine Gendre-Bergère a couché cette série magistrale d’estampes : « Les graveures » avec tous les outils dont elles continuent d’user « à la main ».

Claude Bureau