Disette respiratoire

En ces temps de disette respiratoire, amis graveurs, l’apnée du sommeil nous guette.
Qui n’a pas, dans un tracé préparatoire délicat, retenu son souffle ?
Qui n’a pas, dans un grattage, brunissage d’une manière noire ou aquatinte, suspendu les « pompes » de son diaphragme ?
Qui n’a pas, dans une courbe délicate, dans une ligne droite qui n’en finit pas, taillé à l’avant d’une pointe sèche, à l’arrière d’un burin, thésaurisé son gaz carbonique alvéolaire ?
Qui n’a pas, au pinceau trois poils ou plus, sur une eau-forte, une aquatinte, en surface ouverte, fermé la « soupape » respiratoire, afin de tenter d’atteindre une subtilité improbable ?
Mais gare, l’apnée délétère nous guette. En ces temps suspendus de confinement, faisons des pauses salvatrices. Ouvrons grand les fenêtres pour insuffler pleinement le bon air vital au virus de la gravure, « Objet rare », Objet d’Art.
Ce serait très regrettable de rester définitivement couchés sur nos matrices ou de rejoindre dans « le grand bleu » de la nuit les abîmes de la vie.

Rémy Joffrion

Piranèse toujours d’actualité

Une exposition

En cette période de confinement comment ne pas penser aux “Carceri” de Piranese, plus que jamais d’actualité. Malheureusement je n’ai pas eu le temps de voir l’exposition, “Piranèse, un rêve de pierre et d’encre”, qui se tenait à la bibliothèque de l’Institut de France, quai Conti à Paris, jusqu’au 10 avril 2020, mais qui n’est plus accessible. Espérons qu’elle sera prolongée. Malgré tout, le livret de l’exposition peut être téléchargé au format pdf (à télécharger ici).

 

L’affiche de l’exposition (Cl. Institut de France)

Un livre

En attendant je vous propose une promenade à travers son œuvre avec pour guide Marguerite Yourcenar qui dans “Le cerveau noir de Piranèse” nous invite à la suivre dans une approche sensible et fortement documentée. Vous pourrez ainsi passer un bon moment de lecture avec, si possible, les reproductions sous la main. Cela vaut bien un audio-guide. Vous découvrirez pas mal d’artistes de son temps qui furent parfois ses précurseurs. Je pense à l’œuvre de Daniel Marot, “La prison d’Amadis”, ou Giuseppe Bibbina, “Architettura e prospectiva”. L’attrait de cet essai, outre le style littéraire, vient du fait que l’auteur ne s’extasie pas sur le génie et la modernité associée aux “Carceri”. Elle sait nous faire cheminer dans l’ensemble de l’œuvre que ce soit dans les vues de Rome ou à travers les créations d’objets et ornements qui occupèrent une grande partie de son travail. Loin de mépriser son côté archéologue avant la lettre, des représentations des vestiges de l’architecture romaine, nous découvrons avec elle à quel point la sensibilité de l’artiste ne peut se résumer aux deux séries des “Carceri”, elles-mêmes si différentes.

Plazza Navona à Rome (Photo-montage Guy Braun)

Lors d’un séjour à Rome en 2017, nous avons eu la chance de visiter l’exposition Piranesi : “La fabbrica dell’utopia” au Palazzo Braschi. Il y avait là, l’entièreté des gravures de Piranèse et comme les touristes préfèrent s’attarder sur la piazza Navona, en contrebas du musée, nous y étions à peu près seuls. Ce fut un délice de pouvoir observer de très près ce que Marguerite Yourcenar avait déjà perçu, “… c’est la ville elle-même, sous tous ses aspects et dans toutes ses implications, des plus banales aux plus insolites, que Piranèse a fixé à une certaine heure du XVIIIe siècle …”. De ces ruines surgissent “…la minuscule humanité qui gesticule.. Littéralement, la ruine grouille : chaque coup d’œil de plus révèle un nouveau groupe d’insectes humains farfouillant dans le décombre ou la broussaille » et l’auteur de lever l’aspect purement utilitaire de ces représentations classiques en architecture en insistant sur le sens « dérisoire et futile de la vie humaine…” qui lui rappelle “Gulliver à Lilliput”, comme nos touristes sur la piazza Navona.

Il fut d’ailleurs étonnant de percevoir à quel point Piranèse échappe à cette récupération rationnelle liée à l’objet architectural. En effet, l’exposition se terminait par une animation, avec lunettes 3D, réalisée par l’Atelier Factum Arte à Madrid. Elle reprenait certaines planches et donnait l’illusion d’un cheminement à travers le labyrinthe des traits d’eau forte et de pointe sèche. Il nous a semblé alors que la magie de l’estampe loin d’être détrônée par la technique n’en était que magnifiée. Nous sommes retournés vers les estampes afin de retrouver le merveilleux.

Détail de la planche 13 des “Carcieri” (Cl. Guy Braun)

La conclusion reviendra à Marguerite Yourcenar : “A notre époque où l’artiste a cru se libérer en rompant les liens qui le reliaient au monde extérieur, il vaut la peine de montrer de quelle précise sollicitude pour l’objet contemplé sont sortis les chefs-d’œuvre presque hallucinés de Piranèse.”

Guy Braun

Références : Marguerite Yourcenar “Le cerveau noir de Piranèse” issu de “Sous bénéfice d’inventaire”. Paris, Gallimard, 1962,  repris dans une petite collection suisse, Tesserete : Pagined’Arte, 2016, le texte est accompagné de reproductions des “Carceri”.

Estampe sérigraphiée

La majorité du public use plus volontiers du vocable gravure que du terme estampe ; dire d’une image : «c’est une gravure» rassure l’éventuel acheteur, mais dire : «c’est une estampe» le plonge le plus souvent dans la perplexité. Des explications complémentaires à vocation pédagogique, du genre : «Pour créer une estampe, on peut graver une matrice. On peut aussi utiliser bien d’autres manipulations et transférer une image sur le papier sans procéder à aucune gravure.» Voilà une vérité qui replonge notre éventuel acheteur dans une perplexité plus grande encore. Dire : «c’est une lithographie» l’emporte peut-être dans des souvenirs de pierre ou d’écriture bien flous. Dire : «c’est une sérigraphie» augmente encore ses interrogations. Décidément, le monde de l’estampe, pour notre éventuel acheteur, ressemble à un monde peuplé d’énigmes. Et, devant la complexité de la chose, il hésite encore à concrétiser sa tentation d’achat.

Mothi Limbu, « Transmission » (Cl. ÉditionTchikebe)

Universalité de la sérigraphie

Pourtant, la sérigraphie, sans que nous le sachions, est bien présente partout dans la vie quotidienne et nos objets familiers : boîtes de conserve, flacons de verre où se gardent des fragrances rares ou des liqueurs capiteuses, tissus soyeux ou confortables, maillots de sportif, cartes de crédit, jouets d’enfant, ustensiles ménagers, cadrans des tableaux de bord d’automobiles, claviers manipulateurs de portables électroniques, affiches publicitaires, calicots des foires-expositions, voiles des catamarans géants, ballons colorés des montgolfières, etc. Bref, il n’est pas un domaine d’activité contemporaine qui échappe à la sérigraphie. Elle est de taille très modeste, comme le trombone frappé au logo de l’entreprise, ou plus considérable en longueur, comme les laizes de soie imprimée des carrés «Hermès» . En regard des surfaces sérigraphiées par l’industrie, la part de celles consacrées à l’art reste dérisoire.

Dans l’art, comme dans l’industrie, une des causes essentielles de son intérêt et de son succès réside dans la souplesse du procédé. Sans se perdre dans les détails techniques, la sérigraphie fonctionne, dans son principe, simplement. Il suffit d’un cadre sur lequel est tendu un écran, tissé de soie à l’origine, aujourd’hui de nylon, d’une table d’impression, d’une racle en matière souple, d’une surface support de l’image, du papier et, enfin, de l’encre, une encre plutôt épaisse. Préalablement à l’impression, les pores de l’écran sont obturés là où l’encre ne doit pas passer. Pour imprimer l’image, le cadre et son écran sont disposés sur le papier, l’encre est versée dans le cadre et la racle, passée sur la surface de l’écran, chasse l’encre sur le support au travers des pores laissés ouverts. L’image est ainsi transférée. Pour imprimer une image polychrome, comme celle de Roy Lichtenstein ci-dessous, plusieurs écrans seront nécessaires, en principe un par couleur.

Roy Lichtenstein, « Composition musicale II » (Cl. Cornette de Saint-Cyr)

La sérigraphie artistique

Dans le domaine artistique, le procédé sérigraphique jouit de tous les avantages de la lithographie traditionnelle sans en avoir les inconvénients, particulièrement dûs à la pesanteur des blocs de pierre et à l’encombrement de sa presse, il ajoute au rendu lithographique une souplesse qui se prête à toutes les expressions plastiques possibles.

Au vu de sa légèreté, l’artiste se constitue aisément son propre matériel et l’utilise dans son atelier. Il dessine directement sur ses écrans, ou il découpe ses pochoirs avant de les coller sur ceux-ci, ou bien il combine ces deux manières avant d’imprimer lui-même ses estampes. Toutefois, il peut aussi faire appel à un imprimeur sérigraphiste. En revanche, dans ce cas-là, en plus de la méthode manuelle de composer les écrans sérigraphiques, lui sera ouverte la possibilité de transférer sur ceux-ci son image par des moyens photographiques ou numériques. Avec ces procédés, pour peu que le papier choisi soit identique, il sera alors quasiment impossible de différencier les estampes sérigraphiées de l’image originale, comme, par exemple, la planche originale d’une bande dessinée en couleurs de sa multiplication sérigraphique. Avec la sérigraphie, tout est possible.

Jean-Claude Floc’h, « Hommage à Roy Lichtenstein »
(Cl. Cornette de Saint-Cyr)

Gagner la confiance de l’amateur

Tant pis diront les uns, tant mieux diront les autres. Comment alors notre éventuel acheteur, baignant de plus en plus dans une expectative impatiente, peut-il s’y retrouver ? Comme pour l’estampe lithographiée ou gravée, la confiance de l’acheteur repose seulement et nécessairement sur l’honnêteté de l’artiste, de son éditeur, de son imprimeur (taille-doucier, lithographe, sérigraphiste, etc.) ou de son galeriste. Cette confiance s’établit, au libre choix du créateur, sur le monogramme serti dans l’image ou sur une numérotation rigoureuse ou sur une signature olographe du tirage ou sur un certificat d’authenticité, etc. toutes choses destinées à rassurer notre éventuel amateur enfin décidé à acheter l’estampe proposée. Quant à la valeur esthétique de cette estampe gravée, lithographiée ou sérigraphiée, c’est une autre histoire qui dépend du talent de son créateur, sans doute, mais aussi de notre acheteur qui aura reconnu cette valeur ou qui ne l’aura pas appréciée.

Claude Bureau